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Retour -  Interview de SOFT   -

Soft, c’est le groupe en vogue de la scène afro-caraïbéenne et pour de vraies bonnes raisons. Le talentueux quatuor se produit samedi à 20h30 au New Morning de Paris. La sortie de leur album, Kadans A Peyi La, renvoie une véritable bouffée d’oxygène, inscrite désormais au patrimoine culturel antillais. Fraîchement débarqué de l’avion et éloigné de son fondateur, le temps d’un jour, le reste du groupe s’est livré dans la bonne humeur sur leur album, leur succès, leur musique et bien entendu, leur île.

PB : Commençons par le commencement ! Avec qui discutons-nous aujourd’hui ?

Joël Larochelle : Je suis le bassiste du groupe Soft et avant, j’ai collaboré avec pas mal de monde dans un univers assez éclectique. J’ai fait du jazz, du zouk, du compas et plus généralement, toute la musique que j’aime avec les gens que j’aime. J’ai commencé à Bordeaux où j’ai pris des cours de basse ; avant je pratiquais de la guitare classique. De retour en Guadeloupe, beaucoup de choses se sont passé dont la rencontre avec ces énergumènes : Didier Juste, Philip Sadikalay et Fred Deshayes !

Didier Juste : Je suis le percussionniste du groupe Soft et mon parcours est comme celui de Joël puisque j’ai joué avec beaucoup de personnes. J’ai commencé la musique dans la rue avec le ka et je jouais avec les plus grands de l’époque. Ensuite je me suis intéressé aux percussions, au konga etc. c’est ainsi que je me suis intégré au zouk en accompagnant des artistes comme Patrick Saint-Eloi, Tanya Saint-Val ou encore Joëlle Ursull. Fred et moi avons monté le groupe puis Philip et Joël nous ont rejoint pour continuer la route ensemble.


Philip Sadikalay : Je suis le saxophoniste du groupe Soft et également puisque, même si les deux autres n’osent pas le dire, tout le monde chante dans le groupe ! La structure de Soft est un trio rythmique, contrebasse, guitare, percussion avec l’adjonction d’un soliste. D’ailleurs, c’est de cette manière que le groupe a été présenté la première fois au public. Il y avait dans notre répertoire des morceaux instrumentaux et beaucoup de chansons de Fred, le guitariste-chanteur-compositeur de tout le matériel qui se trouve sur l’album, Kadans a peyi la.
J’ai rencontré Fred et Didier en même temps. Ca faisait peu de temps que j’étais en Guadeloupe. Avant j’étais en France et je suis resté plusieurs années à Toulouse et à Paris. J’ai beaucoup fréquenté le milieu du reggae notamment les Wailers, Burning Spears, Steel Pulse et également celui du gospel. De retour en Guadeloupe j’ai rencontré mes futurs compagnons de Soft, qui n’existait pas encore. Le nom est arrivé très tard. On avait déjà fait plusieurs concerts et on n’avait toujours pas de nom.

PB : Que deviennent vos carrières respectives depuis Soft ?

Joël : L’absent qui est Fred Deshayes aujourd’hui, a tendance à dire, humblement, que Soft, c’est un « All Stars ». C’est un concept, une bonne équipe qui fait plein de choses ailleurs. Lorsqu’on se retrouve, on travaille ce que l’on a appris en dehors. Pour ma part, je fais partie d’un groupe de Chanté Nwel et j’aime bien les bals ; ce sont d’autres univers mais c’est aussi de la musique. J’espère par exemple que Soft me permette d’exploiter ce que j’ai appris dans l’univers du quadrille. Les compositions de Soft sont basées sur des rythmes de gwo ka* et l’on travaille dans ce sens.

Didier : Nous avons nos carrières. Soft, c’est notre groupe ensemble mais à part ça nous avons notre propre vie culturelle. Dans beaucoup de mélodies de Fred, nous essayons de rapporter ce que l’on aime. On ne fait pas exprès de placer le tambour à tel ou tel endroit. Nous considérons le tambour comme notre essence et notre base. Je crois que la meilleure manière de faire une musique qui nous ressemble, c’est de prendre les éléments qui nous ressemblent.

PB : Comment vivez-vous le succès qui accompagne la sortie de votre album? J’ai récemment lu « Soft, la révélation musicale ». Que vous inspire tout cet engouement autour de vous ?

Joël: C’est une jolie phrase ! (rires). C’est bien, les gens vous tapent dans le dos. Mais nous, on n’a pas fait cet album pour ça ! On l’a fait parce qu’on aime la musique !

Didier : Et je tiens à dire que cet album a vu le jour grâce à notre public qui l’a réclamé ! On ne s’y attendait pas. On n’a pas changé, on est toujours comme d’habitude.

Philip : Nous, faisons notre musique chez Didier, dans une petite case créole, ce qui devient de plus en plus rare en Guadeloupe, en plein cœur de Pointe-à-Pitre. Il y fait très très chaud ! Il est vrai que le succès inspire considération et devient un élément à prendre en compte pour chacun de nous, du point de vue commercial mais pas seulement. Qui ne veut pas du succès ? On est très honorés de savoir que les Guadeloupéens, les premiers, ont réagi et qu’ils nous servent d’écho. On n’a pas eu la prétention de faire un album. On se disait que ça allait peut être venir après. On a surtout été encouragés par les gens qui venaient nous voir en concert.

Joël : On dit que « Nul n’est prophète en son pays » eh bien on a fait mentir le dicton !


PB : Le déclic est vraiment venu du live alors ?

Joël: Nos live ne sont pas formatés. Il y a toujours des chansons inédites et ensuite, si on en a l’occasion, nos prestations peuvent dépasser de 30 à 45mn.

Didier : On peut avoir une improvisation, quelque chose qu’on a joué la veille ou que l’on a jamais joué, voire même une chanson de Fred a écrit dans les coulisses, juste avant de monter sur scène. On est vraiment un groupe de live !

PB : Vous mariez les ballades (Lodè lanmou, Sé lanmou la ka palé) aux rythmes très saccadés (Krim kont la Gwadloup), et intégrez même une biguine. Quel est le fil conducteur de l’album ?

Philip : Nous avons voulu parler du pays. « Kadans » est un terme musical. Nous nous exprimons sur la minière dont on tourne à l’intérieur du pays. C’est un regard sur nous-même et sur la Guadeloupe. Ce regard sur notre île nous ouvre sur le monde puisque les hommes se ressemblent et ont forcément les mêmes problèmes ailleurs.

PB : Entre nous, certains sujets que vous abordez ne sont pas spécifiques à la Guadeloupe. Pourquoi ne pas les élargir aux Antilles ?

Philip : un morceau comme Krim kont la Gwadloup ne peut être généralisé même si ce n’est pas qu’en Guadeloupe qu’on profite de la pauvreté des gens. On ne fait pas du nombrilisme. On parle des sujets que l’on maîtrise mieux. Nous n’avons pas la prétention de jeter un jugement sur d’autres endroits. Un texte parle d’un sujet précis mais il est bon s’il y a une ouverture sur le monde. C’est là qu’on devient universel parce la manière dont on a cerné la question peut être comprise de tous !

Joël : On parle de ce qu’on connaît. Tant mieux si d’autres adhèrent. On ne peut pas parler des difficultés en Ouganda si on n’en sait rien ! Mais nous sommes pro Martiniquais, pro Guyannais. Nous aimons le monde.

PB : Vous avez invité pas mal d’artistes et pas des moindres sur l’album. Vous pouvez nous en dire quelques mots ?

Didier : Ce sont des artistes qui nous ont donné un bon coup de main et ce sont des gens qu’on connaît et apprécie. C’était important pour nous qu’il y ait des invités qui plus est, sont proches de nous. Le frère de Fred, Maxans et mon frère, Olivier Juste qui est aussi percussionniste, en font partie.

Joël : Il faut dire que ce sont des gens qui nous ont toujours encouragés à faire Kadans A Peyi La. Fred avait déjà travaillé avec Dominique Bernier sur l’album Peyi An Mwen. Quant à Dominique Coco, on avait déjà pas mal travaillé avec lui et Jean-Philippe Fanfant est un frère de Soft.

Philip : Ce sont des gens comme nous, qui ont envie de faire de la bonne musique. Il fallait une batterie sur Biguine et j’ai pensé à Charles Naigre. On reste toujours dans un domaine très très proche, très intime. On ne voulait pas faire un All stars qu’avec des gens connus.

Joël : Il y a aussi Sony Troupé qui est une valeur sûre. Et il ne faut pas oublier de parler des dames ! Dominique Lorté qui est notre dame de cœur et Julie Collot au violon. Il ne faut pas se tromper : on n’a pas invité les gens parce qu’on ne pouvait pas jouer à quatre !On a eu envie de passer ces moments là avec des gens qu’on aime. Si on pouvait mettre 30 titres sur cet album, on le ferait !

PB : Allez-y, personne ne vous le reprochera !

Philip : Il y a des conventions et on ne peut pas mettre trop de titres !! (rires) et en plus on n’est pas R.Kelly !( rires)

Joël : D’ailleurs samedi, au New Morning, vous pourrez vous attendre à des morceaux de l’album et des inédits !

Philip : Et à des morceaux qu’on va jouer pour la première fois, et à des invités…


PB : Qui donc ? Un indice ?

Philip : Surprise !! On peut seulement dire que c’est un martiniquais qui a une voix subliminale que beaucoup de femmes aiment et que beaucoup d’hommes respectent…

PB : Pour en revenir à l’album, vous abordez des sujets vraiment très forts comme la jeunesse, la corruption, la misère, la politique qui résonnent comme des appels à un réveil général. Pourtant, votre style est doux et d’un point de vue personnel, je me sens plutôt détendue en écoutant l’album. Est-ce là le style soft ? Faire passer des messages forts en douceur ?

Didier : C’est justement pour cela qu’on s’appelle Soft ! (rires). On a essayé de marier les deux, textes et mélodies, que ce soit glissant et pas trop frustrant aux oreilles.

Philip : Au contraire, il y a des gens qui trouvent que le caractère « posé » de la musique met les textes en surbrillance et les rend plus audibles. On a effectivement mis l’accent sur les mélodies, pour que tout le monde ait une opinion.

Joël : Et nous avons aussi un chanteur qui, par sa petite voix fluette, se fait entendre et comprendre. Il est inutile à mon sens, d’avoir une très belle voix qu’on n’entend pas. Dans Dédé, il dit : « Yo di an ka chanté mal/ Mé mwen savé mwen pa banal » (Ils disent que je chante ma/ Mais je sais que je ne suis pas banal). Du fait que sa voix soit particulière, elle amène à l’écoute et le style de Soft c’est un peu ça, parce que les morceaux ne sont pas aussi « doux » qu’on peut le penser.

Philip : Comme Lodè lanmou qui a rythme assez soutenu mais avec une ambiance douce tout comme Krim Kont la Gwadloup qui est un mindé. C’est un rythme vraiment guerrier.

PB : Justement, je voudrais que Didier nous parle de l’importance du ka dans certains morceaux (Jan Fouyé, Krim Kont la Gwadloup, Fouté la pé). Il fait passer des émotions d’une très forte intensité et prend une toute autre dimension, au-delà de l’instrument…

Didier : On ne voyait pas le concept Soft sans ka. Pour nous, le ka, c’est la base du pays. J’ai intégré le ka et les percussions en général parce que, je suis percussionniste et j’estime qu’elles doivent passer partout. Les percussions sont comme le piano ou le violon. Personnellement, je joue tous les styles de musique et pour l’instant ça passe. Pourquoi pas avec Soft qui est une musique très douce, les percussions sont très en avant et le ka est très important pour nous. C’est important de marquer le coup, de montrer qu’on peut le faire évoluer et ne pas rester qu’au lewoz, même si je n’ai rien contre.

Joël : J’avais envie de dire aussi que non seulement le ka est présent physiquement, mais moi en tant que contrebassiste, je joue du ka sur ma contrebasse et idem pour le guitariste.

Philip : Moi aussi, en tant que saxophoniste, je développe un langage gwo ka sur le solo que je fais sur Dédé et le solo de Jan Fouyé. Le langage est différent parce que je veux vraiment jouer du gwo ka avec mon instrument. C’est comme le blues. C’est un style particulier qui a une harmonie propre et des inflexions propres. Nous essayons de respecter ça.


PB : En parlant d’harmonie, j’ai été très surprise des différents bruitages de l’album : les oiseaux, l’eau de la douche, les vagues, les sifflements…

Joël et Philip se retournant vers Didier : C’est lui qui est responsable de tout ça !

Didier : Tout ça fait partie des percussions et elles sont tellement vastes ! Au pays, il n’y a pas beaucoup de percussionnistes puisqu’on est 2. Le plus souvent, que ce soit le konga, le ka, tout ce qui est petite percussion et qu’on entend dans l’album par exemple les sifflements, je les fais avec ma bouche, notamment (rires). Il y a plein de bruitages ! Comme le papier de bonbon au début de Lespwa, vous allez entendre un petit bruit et penser que c’est un vieil album qui passe et non c’est un papier de bonbon ! Il y en a beaucoup comme ça, qui sont subtils et qui sortent bien. Avec Soft c’est bien développé parce qu’en général les gens n’y portent pas attention. J’ai joué avec d’autres personnes. Je prends l’exemple d’Admiral T : j’ai fait des petits bruitages mais les gens ne les entendent pas vraiment. Mais avec Soft on les entend bien et c’est très important pour moi qui suis percussionniste comme ça je ne fais pas un travail pour rien ! (rires)

PB : Parlez-moi du titre « Gadé Yo » qui est un morceau très fort de sens et très riche musicalement parlant…

Philip : C’est un texte conscient de Fred. C’est le denier texte écrit pour l’album et selon lui, est l’une de ses meilleures chansons, l’une de ses plus belles.
C’est un texte qui parle des pantins, des gens qui choisissent leur ascendant et qui reste embourbés dans leur système de dépendance malsaine. C’est beaucoup le cas dans de nombreuses sociétés. Des gens qui se renient du jour au lendemain pour un gros chèque. C’est très présent politiquement, thème qui revient dans Krim kont la Gwadloup. Gadé Yo, c’est un texte dans lequel il dit préférer choisir de rester intègre, nu comme un vers. Il parle aussi des gens qui veulent acheter la Guadeloupe, à n’importe quel prix. Tous ces tableaux là peuvent se croiser en une journée.

Joël : On parle de la vie de tous les jours, nous avons aussi des chansons d’amour comme « Lodè lanmou ». Il ne s’agit pas d’amour physique mais de l’Amour avec la majuscule et les belles jambes ! (rires). Et il y en a d’autres. Nous savons faire des chansons plus légères comme La Biguine où l’on sourit un peu. Soft ce n’est pas forcément un groupe avec des sujets sérieux et graves. On est de « joyeux lurons » !

Philip : La demande est une énième demande en mariage sauf que c’est vraiment comme ça que Fred a demandé sa femme en mariage ! Soft, c’est généraliste, très intime mais aussi très vrai finalement. On peut mentionner aussi Fouté la Pé qui est une chanson t sur le thème des préjugés, des « on dit », de la rumeur. C’est un texte que Fred a écrit pour Didier. Dans notre pays il y a beaucoup de commérages mais aussi de belles choses.

Joël : Kadans A Peyi La c’est tout ça : être conscient des choses sérieuse sans oblitérer les choses un peu plus légères, l’amusement, la vie tout simplement. C’est l’expression de l’amour que l’on a de notre pays et de la vie en général. Parce que nous aimons, parlons en vraiment. Ne faisons pas semblant ne pas voir certaines choses ! Les voyons nous en parlons !

Didier : C’est bien dit ! (rires)


PB : Je crois connaître déjà la réponse mais si on venait à vous demander d’écrire vos textes en français comme le font certains chanteurs de zouk, parce que vous avez du succès en dehors des Antilles, vous répondriez…

Didier : On va laisser les chanteurs de zouk faire ça ! Ils sont là pour ça ! En musique il n’y a pas que les paroles, il y a aussi des sentiments. Je ne comprends pas la langue que parle Youssou N’Dour mais il y a des sentiments. Il ne faut pas changer de langue pour que tout le monde puisse comprendre.

Joël : S’il y a une commande publique, on va demander le bon de commande !

Philip : Le créole est une langue à part entière et il ne faut pas la minoriser, plus qu’elle ne l’est. Nous resterons sur le créole. Soft restera sur notre langue maternelle.

PB : Quelle est la prochaine étape Soft ?

Joël : Samedi 18 mars au New Morning, à partir de 20h30.

Philip : On n’a pas de plan de carrière. Tout ce qu’on veut c’est être ensemble et être heureux.

PB : Et avec quels artistes aimeriez-vous collaborer à l’avenir ?

Joël : Moi j’aurais bien aimé jouer avec Philip Sadikalay, Didier Juste et Fred Deshayes (rires)

Didier : Moi c’est pareil, j’allais dire la même chose ! C’est vrai en plus.

Joël : On a eu une aventure musicale avec Orlane et j’aurais bien aimé travailler avec elle ainsi que Joëlle Ursull, et Jocelyn Beroard. Mon rêve serait d’avoir un orchestre philharmonique ne jouant que sur cet album.

Philip : Dans beaucoup de nos discussions, on parle d’un artiste qui s’appelle Jacob Desvarieux et qu’on respecte beaucoup. Parfois même, Fred se prend à l’imiter sur scène ! (fou rire général), se laissant aller à la passion. A l’époque, ils avaient une physionomie similaire !! Je ne sais pas lequel des deux a le plus perdu… Plus sérieusement, il serait bien de voir l’apport de Jacob sur un titre.


PB : Que peut on encore vous souhaiter ?

Didier : Beaucoup de chance, beaucoup de musique et beaucoup d’amour

Joël : Qu’on reste ensemble et beaucoup d’humilité.

Philip : Et garder cette simplicité et le contact avec notre public.

Joël : On n’est pas des stars ! Elles sont à Hollywood, et les vedettes sont dans la mer, Terre de Bas et Marie-Galante !! (rires)

Retrouvez plus d’infos sur : http://www.softmusik.com



Yoanna

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