Planèteblack : Pouvez-vous vous présenter à nos internautes ?
Rugwiro : Je m’appelle Bernard Habyarimana Rugwiro et je suis artiste peintre.
J’ai commencé à peindre quand j’étais au Rwanda. J’ai d’abord commencé par le dessin, quand j’étais à l’école. Le professeur donnait ses cours et moi je faisais mes dessins sur mes cahiers. A la fin, il n’en pouvait plus (rires). Par la suite, j’ai pris une option de travaux publics de construction parce qu’il y avait beaucoup de dessin technique. Ca me convenait assez bien parce que c’était la matière qui se rapprochait le plus de ce que j’aimais. Les mathématiques et tout le reste me cassaient la tête (rires).
Après l’école secondaire, je suis venu en France pour mes études et je suis allé dans une école d’architecture et de design d’intérieur et c’est là que j’ai découvert la peinture. Avant de quitter le Rwanda, je m’étais essayé à la peinture mais c’était difficile car je ne trouvais pas les pinceaux que je voulais et je ne savais pas mélanger les peintures. Je commençais donc un tableau et il devenait abstrait alors que je voulais qu’il soit réaliste ! J’ai vraiment amélioré ma technique quand je suis arrivé ici. J’avais des cours d’arts plastiques et c’est ainsi que j’ai connu les peintures acryliques, les mélanges et le collage. Là, j’ai commencé à faire les tableaux que je voulais.
Planèteblack : Avez-vous gardé en tête de poursuivre dans la voie de l’architecture ou n’était-ce qu’un moyen pour améliorer votre technique ?
Rugwiro : J’aimais l’architecture et j’ai d’ailleurs terminé mon cursus en architecture d’intérieur et design d’environnement. A côté, j’ai continué la peinture, non pas pour me vendre mais parce que j’aimais ça. Puis il y a eu la guerre dans mon pays et l’horreur que tout le monde connaît. Ca m’a fait un choc et c’est ce qui m’a donné la voie à suivre pour mes peintures. Dans le sens, qu’au début mes peintures reflétaient la nostalgie du pays et on y voyait très bien la tristesse. Je ne le faisais pas intentionnellement et ce sont les gens qui m’en ont fait prendre conscience. Après, avec le temps, je me suis dit qu’il fallait aller de l’avant et sortir de cette tristesse. J’ai essayé de transformer cette tristesse en quelque chose de positif ; à l’image du pays qui essaie de tourner la page. Je me suis mis à une peinture plus joyeuse.
Planèteblack : Vos peintures sont d’un réalisme surprenant ! Comment y parvenez-vous ?
Rugwiro : Mes tableaux me prennent beaucoup de temps ; au moins un mois pour les plus grands et deux semaines pour les plus petits, à raison de 5 heures par jour. Je prends mon temps pour que ça corresponde vraiment à ce que j’ai dans la tête. En général, l’image que j’obtiens à la fin, n’est pas l’image à laquelle je pensais au début. Au fur et à mesure j’ai des idées que j’améliore. J’utilise l’acrylique sur toile, parce que plus rapide à sécher et on a un bon rendu. C’est une peinture qui demande une bonne maîtrise. Aujourd’hui je suis content parce que je me demandais si j’allais continuer à peindre de vilains tableaux comme au Rwanda (rires).
Planèteblack : Ca c’est vous qui le dites ! Dans tous les cas, la savane semble être votre sujet de prédilection. Que vous inspire-t-elle ?
Rugwiro : La nature sauvage représente beaucoup pour moi. Je me suis inspiré de la savane parce qu’étant petit j’ai grandi dans un milieu rural et j’allais souvent dans le parc de l’Akagera (Est du Rwanda). Il y a des images qui me revenaient chaque fois. J’ai grandi au Rwanda et l’animal représente la vie en général, surtout sauvage. La vie des animaux dans la savane est organisée, selon un ordre hiérarchique : le plus fort tue le plus petit. L’éléphant est obligé d’être costaud pour résister aux attaques des félins. Ca reflète très bien l’organisation humaine. Elle doit nous rappeler que l’on vient de là, selon la science.
Planèteblack : Comment se déroule une journée de travail ?
Rugwiro : Pour mieux travailler, il faut que je commence tôt. C’est à ce moment que j’ai plus d’inspiration, que j’arrive à faire le plus de choses possibles. Pour le moment c’est un peu difficile car ma fille de deux ans reste avec moi. Alors quand je prends mon pinceau elle prend le sien aussi et donc il y a toujours sa trace sur mes peintures (rires), même si ça ne se voit pas. Je commence tôt jusqu’à 15heures. Après c’est fini.

Planèteblack : Avez-vous toujours une idée précise de ce que vous allez peindre ?
Rugwiro : Pas nécessairement. Quand je commence à peindre et* que je n’ai pas terminé, le lendemain je sais exactement ce que je vais faire. Lorsque je n’ai pas commencé, je cherche. Je peins en observant beaucoup mais aussi avec mes souvenirs. Je ne peux pas peindre un guépard parfait donc je m’inspire d’images que je vois à la télévision, de photos. Ainsi, je parviens au mouvement que je veux. Je suis toujours là pour tous les documentaires animaliers, ça m’inspire beaucoup. Si je veux peindre une femme je recherche des images. Je maîtrise d’avantage les personnages que les animaux. Quand j’ai commencé le dessin, je m’exerçais d’avantage aux portraits. Donc je n’ai pas besoin de modèle.
(* Cette peinture se nomme Chasse dans la nuit)
Planèteblack : Tout comme les écrivains, vous arrive-t-il d’avoir le syndrome de la « toile » blanche ?
Rugwiro: Oui, une fois, il y a eu un tableau que je n’arrivais pas à terminer : je ne trouvais pas sa forme et ses couleurs. Je l’ai fini un an après ! Je pense que pour bien peindre, il faut de l’inspiration. Et s’il n’y en a pas, il ne faut pas forcer. Il m’est arrivé de terminé un tableau et de n e pas le trouver convaincant. Dans tous les cas, quand je peins, je suis dans mon élément. Je prends tout mon temps car je recherche la perfection. Je peux me reposer le week-end ou 1 à 2 jours quand je viens d’achever une toile. Les deux jours me suffisent pour avoir l’inspiration et c’est vrai que je ne m’arrête pas plus longtemps que ça.
Planèteblack : Toutes vos créations ont vu le jour en France. Si vous deviez retournez au Rwanda pour peindre, pensez vous que votre peinture en serait différente ?
Rugwiro : Je pense que je passerais à autre chose. Je pense que je peindrai plus les gens comme pour leur témoigner ma solidarité. La peinture que je fais ici c’est par rapport à ce que j’ai vécu pendant la guerre. Si je rentre là-bas, ce sera une page tournée, un nouveau choc ; donc ça va se répercuter directement sur mes peintures. Peut-être que je me mettrai à la sculpture (rire).
Planèteblack : Parmi tous les tableaux que vous exposez ici, quel est votre préféré et que représente-t-il pour vous ?
Rugwiro : C’est Maso, qui signifie « les yeux ». C’est un tableau qui représente le travail que je fais. Les hommes respectent la femme, en particulier en Afrique. Pour moi c’est important de peindre la femme africaine et j’ai tout fait pour lui donner cette beauté, la couleur de sa peau et ces beaux yeux qui te disent quelque chose et tu ne sais pas quoi (rires). Le plus dans ce tableau, ce sont les tracés géométriques. Ils sont comme la vie. Elle est faite de droites toutes tracées que l’on doit suivre. J’ai tout fait pour que le regard soit expressif ! Cette œuvre représente tout.
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